Letizia Battaglia, une femme contre la mafia

Letizia Battaglia, une femme contre la mafia est le premier ouvrage critique en langue française consacré à la vie et à l’œuvre de Letizia Battaglia, née en 1935, première photojournaliste italienne, connue internationalement pour son travail documentaire sur les crimes commis par la Mafia en Sicile.
Il s’agit premièrement d’une biographie, du portrait d’une artiste en lutte contre le crime organisé, l’évocation de la vie d’une femme qui a failli mourir de ne pas être elle-même, de son combat pour s’émanciper dans l’Italie des années 50 et de sa véritable naissance avec la photographie. De son engament politique à travers l’art vécu comme un affrontement contre le mal, dans la dénonciation de la mafia, mais aussi dans sa volonté de documenter les injustices sociales et la misère dans toutes les couches de la société, des hôpitaux psychiatriques aux quartiers défavorisés de Palerme, des paysans aux ouvriers, jusqu’aux familles pauvres et aux enfants abandonnés par l’Etat. Comment elle est devenue, avec notamment les juges Falcone et Borsellino, l’une des principales figures siciliennes de la résistance contre le crime.
L’ouvrage propose également une analyse esthétique de l’art de Letizia Battaglia, de son approche picturale. De sa manière de photographier le drame, au cœur du réel. Un panorama chronologique de son œuvre, mettant en avant ses travaux les plus célèbres sur la Mafia ainsi que les photos prises en parallèle de ses grandes séries. Mise en avant de travaux moins connus, notamment de l’apport inédit de Letizia Battaglia au domaine du nu féminin, aspect central de la féminité. Cette partie comprend l’analyse de plusieurs de ses chefs d’œuvre.
Il évoque l’importance dans l’œuvre de Letizia Battaglia de la ville de Palerme, théâtre de la guerre civile en Sicile entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, et met au jour le fonctionnement véritable de la Mafia, organisation dont la structure tient moins de la famille que de l’armée. Il étudie l’impact de la Mafia sur la culture et la mentalité des Siciliens, et son influence sur le reste du monde, notamment à travers le cinéma. Et ses rapports étroits avec le pouvoir politique, exemplairement à travers le cas Andreotti.
En conclusion, l’évocation de l’activité du Centre international de Photographie de Palerme, que Letizia Battaglia a fondé et dirige, sa volonté de transmission de l’art comme véhicule d’émancipation individuelle et collective auprès de la jeunesse, et comment la photographe de 86 ans continue d’œuvrer pour l’avenir de son pays.

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Extrait de Letizia Battaglia, une femme contre la mafia, Editions de la Reine Rouge, juin 2022 :

Cette femme ne s’habitue pas à la vision des victimes de mort violente. Cette mort violente qu’elle a photographiée dix-neuf années durant, principalement dans le seul périmètre de sa ville. Parce que là fut introduite une denrée coûteuse, qui accrut de manière exponentielle les bénéfices des officines qui l’exploitaient. Leurs rivalités déjà anciennes s’exacerbèrent d’autant plus. Bien sûr ces différents négoces voulaient se faire la part belle quant à cette nouvelle denrée qui les enrichissait. Et dans leur monde d’alors, ces gens-là réglaient leurs rivalités par la violence, la peur, l’humiliation et le crime de sang. Dix-neuf années où les morts se comptèrent par centaines. Cette denrée nouvelle fut la manne prodigieuse de Mammon. 

La ville, c’est Palerme. La denrée coûteuse, c’est l’héroïne. La femme, c’est Letizia Battaglia. 

Letizia Battaglia fut photojournaliste au journal communiste sicilien L’Ora (L’Heure), basé à Palerme, dont elle dirigeait le secteur photo. Dans ce quotidien, elle publia ses photographies de crimes mafieux de 1974 à 1992. L’Ora est le premier journal italien à traiter de la mafia. Entre 1960 et 1972, trois journalistes de L’Ora sont tués pour leurs enquêtes dénonçant la mafia.

Letizia Battaglia entama son activité de photographe au moment où la manne diabolique de l’héroïne commençait à se propager en Europe, via Palerme et Corleone. Les femmes se vêtaient alors de longues jupes à motif floral, de chandails qui galbaient la poitrine et se chaussaient de sabots. C’était ainsi parée, mais en plus avec son appareil photo, que L. Battaglia accourait sur les lieux des crimes. Opiniâtre, effrontée comme il le fallait pour s’approcher des scènes alors tacitement interdites aux femmes. Elle fut la première femme photographe à travailler pour un journal italien. Les policiers refusaient de la faire passer. Elle criait, vitupérait pour qu’on la laisse s’approcher et faire son travail. 

Elle est née à Palerme. Elle est de Palerme, et se révolte que des gangsters acoquinés à des gens de la finance et de la politique fassent des habitants de son île, des victimes de la peur et de l’humiliation. Dans ces années de véritable guerre civile, vêtue de sa longue jupe fleurie, avec ses sabots trempant dans les flaques de sang, elle captait des images fortes, montrant à cru la barbarie, arrêt brutal sur l’horreur. Pour témoigner, lutter, résister.

Avec l’héroïne, à partir du début des années 1970, les gains des mafieux devinrent considérables. Bien plus juteux que leurs champs d’activité précédents, les cigarettes, les jeux, les femmes. Avec la poudre  blanche, l’argent coulait à flots. Et plus l’argent coulait et plus coulait le sang…  La côte palermitaine devint un vaste laboratoire d’héroïne. Le traitement du pavot jusqu’à l’obtention de la poudre finale n’avait pas de secrets pour les trafiquants. Il a suffi de deux années pour qu’ils s’enrichissent. Pendant que commençaient à se produire en Europe les premiers morts de consommateurs par overdose. Ce n’était plus seulement aux États-Unis que cela se passait. Eu Europe, les premiers à tomber par le poison de la drogue se trouvaient à Paris, Marseille et Berlin. Le cauchemar de la drogue se lit avec effroi dans les pages lucides et brûlantes d’un livre paru en 1978, écrit par deux journalistes allemands, Kai Hermann et Horst Rieck, à partir du témoignage d’une adolescente berlinoise d’alors, et femme dont on connaît maintenant le nom, Christiane Felscherinow. Moi, Christiane F, 13 ans, droguée, prostituée décrit une véritable descente aux enfers. Avec l’évocation du premier ami de la jeune Christiane, mort par overdose, ce qui marque d’une pierre monstrueuse les esprits des jeunes toxicomanes qui le connaissaient. Pierre monstrueuse venue de cette île si belle et si entachée, la Sicile. C’est pour ces enfants, pour ces adolescents, ces adultes contaminés par le poison de la drogue que se bat Letizia Battaglia.

Peu de personnes au monde peuvent aimer la vie autant qu’elle l’aime, elle qui a côtoyé la mort violente au quotidien. De manière proche, très proche. Elle nous permet de l’approcher, de manière sublimée par la magie de son œil et de l’appareil photo. Elle utilise un grand angle. Qui habituellement est utilisé pour de larges scènes. Employé comme elle le fait, dans des scènes réduites, le grand angle montre avec netteté, en restituant les différents plans de l’image. Ce qui nous met pour ainsi dire à l’intérieur de la scène, sans ostentation ni obscénité. Mais avec une émotion vive passée au crible de sa profonde humanité. Et pour cela, elle est allée au-delà de la peur. Se mettant dans des situations qui auraient pu lui coûter la vie. La peur qui peut aller jusqu’à l’hallucination mais en gardant toujours la main sûre pour capter le réel dans la bonne scène, celle qui va témoigner de la barbarie, celle qui va heurter positivement les consciences. La peur… C’est important la peur. Cela peut être une arme redoutable pour asservir, pour faire plier les gens, pour les humilier, les exploiter. C’est cela, l’humiliation, c’est devoir se taire à cause de la peur. Et vivre sous le régime d’un ordre infâme, où sévit la loi du plus fort et du plus crapuleux.

Plus que d’être une photographe, Letizia Battaglia est une femme et cette femme est exemplaire. Si elle est tant aimée, c’est parce qu’elle redonne espoir. L’espoir de ne pas renoncer devant l’adversité et la menace, l’espoir de concrétiser ses rêves, d’apporter sa pierre pour un monde plus juste et meilleur. Aller toujours de l’avant pourrait être l’une de ses devises. Incroyante mais emplie d’un amour inconditionnel pour la vie et pour tout ce qui est, d’une nature sacrale dans son rapport tendre et sensible à la féminité, elle me fait penser à Colette. Colette, aussi femme enfant par l’approbation douce et éclatante en elle du féminin, qui dit dans La Naissance du jour «  La mort ne m’intéresse pas, la mienne non plus  ». Encore maintenant dans son grand âge, Letizia Battaglia a plein de rêves à réaliser. Force de la Nature, elle est une sorte de Mère exemplaire.